Michel-Louis ROUQUETTE

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Michel-Louis Rouquette (1948-2011) était professeur des universités en psychologie sociale à l’université Paris-Descartes dont il fut directeur du Laboratoire de psychologie environnementale (cnrs). Auteur et coauteur de nombreux ouvrages et articles consacrés à la pensée sociale, il fut l’initiateur du projet de cet ouvrage que son décès brutal ne lui a pas permis de mener à son terme.

Pensée sociale

Représentations sociales

Rumeurs

Idéologie et communications

Fragments

J'aurai consacré ma vie à une discipline incertaine et cependant nécessaire : la psychologie sociale. Nécessaire parce que la question du rapport de l'individu à la société se pose à toute pensée depuis que la théologie est devenue lettre morte. L'obsession de la relation particulière entre la créature et son Créateur (ou plus tard, dans sa version romantique, l'exaltation de la confrontation entre l'homme et la Nature) pouvait masquer le rôle contraignant de l'histoire et laisser intacte, inentamée, inaliénable, la superficie du Moi : j'avais toujours quelque chose à sauver -ou à perdre, c'est égal ; toujours un dialogue à entreprendre ou à raccommoder. Un espoir à projeter, un pardon à implorer, une place à prendre, une question sincère à poser. Mais tout cela n'a plus cours. Nous sommes devenus sceptiques à l'égard de nous-mêmes et confiants dans les institutions. Ce sont désormais celles-ci qui importent, qu'il s'agisse de les défendre, de les amender, de les contrôler, de les enrichir ou de les subvertir. De la création scientifique à l'industrie du loisir, la contribution de chacun n'est plus guère qu'un point au sein d'un réseau complexe. Quelle peut être alors la place propre de l'individu dans la genèse, la dynamique et la transformation, lente ou brutale, des collectifs qui nous tiennent ?
La littérature a depuis longtemps perçu, résumé, illustré tout cela. L'admirable épisode de Fabrice à Waterloo devrait ouvrir tous les traités de psychologie sociale : au fil de ses trajets sur le champ de bataille, le jeune homme voit tout (le sang, la mort, la bravoure, le feu), il ressent tout (l'exaltation, l'étonnement, la colère, la peur), et il ne comprend rien ; il doute de l'importance d'un affrontement dont il ne saisit pas l'ensemble et dont la signification politique lui échappe ; il passe à l'âge d'homme en même temps qu'un monde s'effondre et il croirait presque, au bout du compte, avoir simplement traversé un parc d'attractions. La vérité du corps, la fiction du moi, les tourbillons du hasard, les enchaînements de causalité et les logiques de connaissance ne coïncident pas.
On voit que la notion même de psychologie sociale est en un certain sens contradictoire, à tout le moins paradoxale. Et de là vient l'incertitude dont je parlais en commençant. S'il ne s'agit que de montrer "la présence des individus même dans la chose sociale la plus massive, la présence de la collectivité même dans les contacts individuels les plus fugitifs" (c'est une formule d'Aron dans La sociologie allemande contemporaine), passe encore. Mais cette aimable circularité se borne à renvoyer dos à dos les deux pôles créateurs de tension. Il n'y a vraiment pas de quoi satisfaire l'esprit. Le difficile est de sortir de cette platitude œcuménique sans verser dans le dogmatisme de l'un ou l'autre bord et sans rien sacrifier des évidences empiriques que nous savons aujourd'hui produire ou reproduire en laboratoire. Je ne suis pas certain, loin s'en faut, qu'on y soit arrivé souvent dans ma discipline.
(...)
En 1967-1968, je terminais ma licence de psychologie à Montpellier. Deux petits événements, tout intérieurs, marquèrent pour moi cette année-là. Tout d'abord je pris conscience, au fil des cours que nous recevions, de mon désintérêt pour la psychologie individuelle, qu'elle fût clinique ou non, et je décidai de changer d'orientation. D'autre part je lus intensivement Jules Verne, qui était alors réédité dans une collection de poche à la fois accessible et agréable. Ces lectures boulimiques me révélèrent l'existence de structures de l'imaginaire (et, plus largement, de la pensée) susceptibles d'être "habillées", aussi bien dans le roman que dans la vie, de manière indéfiniment variée : personnages, situations, péripéties, décors, dialogues, ressorts de l'action. Le plaisir du lecteur était évidemment dans les surprises de l'habillage ; celui de l'intelligence dans le déshabillage. Chercher l'invariant, débusquer la règle ou décrire l'organisation devinrent alors pour moi des principes de méthode pour essayer de "bien conduire mon esprit" dans l'approche des questions qui m'intéressaient. Je n'y ai jamais renoncé.
Je m'ouvris de ces intuitions et de ces vagues projets à mon professeur de l'époque, Michel Navratil, un rescapé du Titanic, infiniment doux et infiniment cultivé. Un jeudi matin après le cours, dans l'amphi qui achevait de se vider, il m'écouta, m'approuva, m'encouragea et me conseilla pour finir de faire une agrégation de philosophie, qui était à ses yeux la clé de l'accès à l'enseignement supérieur. Nous étions en avril.
Avant d'avoir vingt ans, j'étais déjà impatient : quoi ! je n'avais pratiquement rien écrit, je n'avais mené à terme aucun projet. Il convenait de se dépêcher, de se dépêcher toujours, de ne pas négocier avec sa paresse ou sa timidité. Les événements de mai me confortèrent dans cette idée.
(...)
A l'automne 1969, en même temps que j'étais recruté à Montpellier comme moniteur de statistiques, Jean Bouillut (issu du laboratoire de Robert Pagès) me recommanda auprès de Serge Moscovici pour une inscription en thèse. Cette rencontre devait être déterminante. Je n'avais pas à vrai dire de sujet et c'est dans le train qui me conduisait à Paris que j'eus l'idée, à l'occasion d'une lecture, de consacrer mon travail à venir à l'étude d'une technique d'invention en groupe qui était alors à la mode, le brainstorming.
Ce choix, au départ assez hasardeux, eut bientôt pour effet de m'accrocher durablement à deux thèmes, l'étude de la communication dans les groupes et la théorie des problèmes. Et il me fournit aussi le prétexte de mon premier livre, que les Presses Universitaires de France voulurent bien accueillir dans leur collection Que sais-je.
Moscovici avait travaillé sur la créativité des groupes, précisément en termes de réseaux de communication et de types de problèmes, une dizaine d'années auparavant. Il ne s'y intéressait plus guère, mais il me dirigea avec la fermeté nécessaire pour m'éviter de m'égarer et la bienveillance suffisante pour me laisser aller à peu près où je voulais. Comme il partageait alors son temps entre Paris et New York, et comme la communication par internet n'existait pas, nous correspondions beaucoup. Le style épistolaire, par ce qu'il implique de méditation préalable et de réflexion subséquente, convenait parfaitement à cette direction.
A Konstanz, en juillet 1971, à l'occasion d'une école d'été de psychologie sociale expérimentale, je fis la connaissance de Claude Flament, qui allait devenir mon autre maître et dont l'influence devait alimenter, si je puis dire, mon moteur dialectique personnel : « il est plus important d'avoir des idées que des données », me semblait-il entendre d'un côté ; et de l'autre, l'écho me renvoyait l'antienne « je suis incapable de penser valablement si je n'ai pas de données ». Le moment venu, toutes les thèses que j'ai pu diriger ont résonné, avec plus ou moins de bonheur, selon cette dialectique.

OUVRAGES

La créativité. Paris : Presses Universitaires de France. 7e édition refondue, 2007.

Les rumeurs. Paris : Presses Universitaires de France, 1975.

La psychologie politique. Paris : Presses Universitaires de France. 2ème édition revue : 1995.

La rumeur et le meurtre. Paris : Presses Universitaires de France, 1992.

Sur la connaissance des masses. Grenoble : Presses Universitaires de Grenoble, 1994.

Chaînes magiques. Les maillons de l'appartenance. Neuchâtel : Delachaux et Niestlé, 1994.

La chasse à l'immigré. Violence, mémoire et représentations. Liège : Mardaga, 1997.

La communication sociale. Paris : Dunod,1998.

(avec P. Rateau). Introduction à l'étude des représentations sociales. Grenoble : Presses Universitaires de Grenoble, 1998.

(avec Cl. Flament). Anatomie des idées ordinaires. Paris: Armand Colin, 2003.

Propagande et citoyenneté. Paris : Presses Universitaires de France, 2004.

 

DIRECTION D'OUVRAGES COLLECTIFS


(avec C. Garnier). La genèse des représentations sociales. Montréal : Editions Nouvelles,1999.

(avec C. Garnier). Représentations sociales et éducation. Montréal : Editions Nouvelles, 2000.

Ordres et désordres urbains. Perpignan : Presses Universitaires de Perpignan, 2006.

 



Comme Auteur

Questions de sociétés
© 2013
14x22 216 p. 23 €
Questions de sociétés
© 2009
16x24 248 p. 25.50 €

Comme Co-Auteur

Psychologie et société
Numéro 7 - Revue semestrielle
© 2004
20 €
Psychologie et société
Numéro 6 - Revue semestrielle
© 2003
20 €
Questions de sociétés
© 2003 (1ère édition 1996)
16x24 168 p.
Numérique uniquement
Connexions
Numéro 64 - Revue semestrielle
© 1994
26.50 €
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