Jocelyn Lachance (par Audrey Minart)


par Jocelyn LACHANCE,
le 24 août 2017

Couverture    Socio-anthropologue franco-québécois, notamment spécialisée dans l’adolescence,
    Jocelyn Lachance publiera Les images terroristes.
    La puissance des écrans, la faiblesse de notre parole
    le 24 août 2017.
    L’occasion d’appeler à réfléchir à une éducation des jeunes aux images d’attentats,
    auxquelles ils sont de plus en plus confrontés, afin de ne pas les laisser seuls
    dans le registre de l’émotion.
  
   Propos recueillis par Audrey Minart.

 

 

 

 

Quel est le but du terrorisme ?

Cela peut paraître paradoxal, mais ce n’est pas nécessairement de tuer des gens... L’objectif premier est de contaminer l’imaginaire, c’est-à-dire de nous faire peur, de nous faire comprendre que nous vivons dans la terreur. D’ailleurs, depuis longtemps dans le terrorisme, on utilise les médias à grand échelle pour pouvoir être vu et entendu par le plus grand nombre.

On parle souvent de la pulsion scopique, qui nous pousse à voir… Un réflexe humain, voire un instinct. N’est-il donc pas un peu difficile de lutter contre cette tendance ?

Déjà, selon moi, les sens sont construits culturellement. Dans certaines sociétés, le regard est moins important que le goût par exemple, contrairement à ce qu’il se passe en Occident, notamment depuis la Renaissance. Et aujourd’hui, nous avons techniquement de plus en plus de possibilités d’accès aux traces. En 1972, lors de l’attentat de Munich, les téléspectateurs ne s’attendaient pas à voir des personnes se faire tirer dessus... Aujourd’hui, on sait que l’on peut tomber dessus en allumant la télévision. Certains se mettent même à la recherche des images sur Internet… Nous savons donc désormais que nous pouvons voir.

Qu’est-ce que les mots apportent de plus que l’image ?

Ils nous inscrivent dans un autre rapport au temps. Lorsque nous voyons l’image d’un coup, nous sommes obligés d’élaborer de nous-mêmes une interprétation. Et là, il y a une forme d’inégalité : nous n’avons pas les mêmes bagages pour donner un sens aux images. Certains peuvent interpréter en fonction de filtres, d’autres non. La question, par exemple pour les jeunes : devons-nous les laisser dans le registre de l’émotion, dans l’immédiateté des images ? Ou devons-nous les accompagner sur le registre de la rationalisation en leur offrant un filtre ? Aujourd’hui, des millions de jeunes sont confrontés seuls aux images… C’est une nouveauté.

Vous visez beaucoup les médias et la presse… Mais montrer certaines images, y compris les plus horribles, n’est-ce pas aussi informer ?

Je vise certains médias, et jamais la presse. Car ce qui est important c’est le contexte dans lequel elles sont diffusées... On peut supposer qu’elles sont une source d’information supérieure au récit, mais cela signifie qu’il y a aussi prise en compte de la parole. Mais il s’agit selon moi d’un argumentaire par défaut : si l’on avait confiance en la parole du journaliste, on se passerait des images. Celui ou celle qui lit des articles de la presse et s'en contente pour suivre les actualités s'informe en faisant confiance à la parole de celui ou de celle qui écrit. Mais quand on laisse une personne seule face à l’image sans contexte, ce qui est souvent le cas, on la force à réaliser un travail de contextualisation. On la laisse sur le registre de l’émotion.

Quelle alternative donc ? Car nous sommes constamment submergés d’images, même sans le vouloir.

Nous pouvons passer par les mots… L’important est de pouvoir rejouer les émotions qui sont suscitées par les images. De pouvoir en parler. A l’échelle individuelle, on peut commencer à réfléchir à une éducation, et à une éthique du rapport aux images. Il ne s’agit pas d’éviter de les mettre dans les mains des enfants, juste de ne pas oublier les conséquences et responsabilités qui résultent de la manipulation des dispositifs d’images. Evidemment ce n’est pas une solution miracle. Il faut juste penser l’éducation aux images des jeunes de demain, dans un monde où les lire devient aussi important que de lire des mots.

Peut-on rire du terrorisme ?

J’ai en effet consacré un chapitre à ce sujet, qui peut porter à polémique. Je ne sais pas s’il faut en rire. Ce que je sais par contre, c’est que quand on se met à rire du terrorisme ou de l’horreur, c’est que quelque chose a besoin d’être exprimé. C’est surtout cela que je voulais faire passer comme message... Si l’on fait des plaisanteries, mais que l’on débat ensuite du sujet, c’est qu’il y a suffisamment d’espace de parole, et que l’on peut aller au fond des choses. Mais je n’encouragerais bien évidemment pas les jeunes à rire du terrorisme, et surtout pas des images d’exécution.

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