Entretien avec Henri Gomez


par Audrey Minart
le 12 sept. 2018

« Nous devons aider l’alcoolique à prendre le chemin de la singularité »

 

   Dans son ouvrage Vivre après l’alcool. Clés pour devenir acteur de ses choix,
   version refondée d’un premier ouvrage, le clinicien alcoologue Henri Gomez offre au lecteur
   des outils pour penser l’après-addiction, afin de mieux accompagner la personne concernée
   vers une reprise en mains de son existence.

    Lien vers l'ouvrage

    Propos recueillis par Audrey Minart

 

 

 

 

Comment expliquez-vous la consommation abusive d’alcool ?

C’est une question qui a l’air simple, et pourtant… Il convient de faire une distinction entre consommation abusive et dépendance alcoolique avérée. Les habitudes de consommation ont évolué. Depuis quelques dizaines d’années, les prises d’alcool interviennent en fin de semaine, avec une recherche d’ivresse ou une perte de contrôle involontaire de la consommation. Cette perte de contrôle manifeste l’entrée dans la pathologie quand elle devient la règle. Les habitudes d’abus se prennent tôt, dès le collège, dans les centres d’apprentissage et les lycées professionnels ; au plus tard, à l’amorce du troisième cycle. Au-delà de ces pesanteurs d’ordre sociologique, on retrouve des états anxieux et dépressifs liés à la civilisation urbaine, hypermoderne, mais aussi à l’histoire personnelle et familiale du sujet. Les antécédents familiaux de problèmes d’alcool sont également très fréquents chez les personnes que je reçois en consultation… Il faut ainsi prendre en compte tout un ensemble de facteurs pouvant potentiellement conduire à l’alcool. Il est donc, à mon sens, impossible de soigner quelqu’un sans s’intéresser à son histoire, à son contexte de vie, à son profil de personnalité, et sans l’accompagner.

Quels sont les effets de l’alcoolisme sur le sujet ?

Il conduit à un certain éloignement du réel, au bénéfice de l’immédiateté. La personne qui boit est dans son monde, qui n’est pas le nôtre. Elle redéfinit ainsi sa vie relationnelle et imaginaire à partir d’une vision déformée de la réalité. Par ailleurs, la fragilité originaire, souvent liée à une absence de sentiment de sécurité, à un défaut de perception de son identité ou d’individuation en lien avec l’enfance, s’accentue avec les abus d’alcool successifs. L’alcoolique peut boire pour essayer d’être comme tout le monde, pour être accepté et aimé. Ce qui explique, en partie, les dérives festives parfois... Il peut boire aussi pour s’apaiser, pour oublier, fuir, se détruire, sans raison, quand il a atteint un état de psychose alcoolique. L’instinct de survie, la peur ou un reste de bon sens vont l’amener à réagir. Nous devons l’aider à apprendre le chemin de la singularité.

Qu’est-ce qui caractérise votre approche ?

La méthode que je propose est intégrée au parcours de soin classique qui commence souvent par le médecin généraliste ou du travail. La présence d’un spécialiste clinicien, qui prenne du temps et mobilise ses compétences, me paraît incontournable. La faille de la filière alcoologique de ville est de ne pas disposer de ce maillon… Mes entretiens durent au minimum 30 minutes, et le premier est essentiel. Il faut une véritable rencontre. Il ne s’agit pas de soumettre le patient à un questionnaire standard, encore moins d’expédier la consultation parce que l’on est pressé. Peu après, pour amorcer la relation d’aide, je propose un « entretien d’histoire », qui va durer longtemps, généralement autour d’une heure. Il permet à la personne de se confier. À partir de mes prises de notes, je réalise une synthèse, que j’envoie au patient. Cela fait partie de la mémoire partagée. Il y a là, déjà, des spécificités considérables par rapport aux consultations classiques. Par ailleurs, le livre – celui-ci particulièrement – est pour moi un véritable support de relation, un outil de travail : je le propose à tous ceux qui ont des affinités avec la lecture. Le retour à l’écriture et à la lecture critique est en enjeu de société. Un objectif est de créer un climat propice à une relation empathique, où le sujet va se sentir en confiance et découvrir par lui-même des aspects propres à sa problématique avec l’alcool. Un autre objectif est de le faire réfléchir, de le débloquer émotionnellement et, pour cela, il existe d’autres outils. J’utilise, pour ma part, le groupe de parole dit intégratif, et le cinéma sous forme d’ateliers et de fiches de film établissant des analogies. Érès a publié deux ouvrages1 sur ces pratiques qui peuvent être reprises par toute équipe d’alcoologie. Après, l’accompagnement se définit au cas par cas, en fonction du profil psychologique, des besoins propres et des disponibilités concrètes du patient. Les hospitalisations ont une indication marginale. Elles sont réalisées sur cinq jours ouvrables3. Il existe également un livre spécifique sur cette question. D’autres compétences peuvent être mobilisées à titre d’appoint. Ce n’est pas la logique institutionnelle qui l’emporte. Le menu est toujours personnalisé, défini à deux. L’aide à la famille, aux enfants, est essentielle aussi. Elle devrait être repensée. Le problème de cette alcoologie d’accompagnement dont je vous parle est qu’elle ne dispose pas de reconnaissance contractuelle, et n’est donc rétribuée par l’assurance maladie et par les agences régionales de santé (ARS). Nous connaissons tous les limites du volontarisme, surtout dans notre société hyper-individualiste.

En thérapie, à quoi sait-on qu’un changement est en train de s’opérer ?

L’arrêt de l’alcool peut être le symptôme d’un début de changement et, en même temps, un facteur qui y concourt. On le voit en consultation : un sujet qui n’a pas bu, surtout s’il n’a pas de très longues années d’alcoolo-dépendance derrière lui, retrouve sa lucidité très rapidement, comme il peut aussi durablement perdre sa motivation si l’alcool revient. On peut également observer, avec la sobriété et le suivi, que la « casse » relationnelle s’arrête ou, du moins, se suspend. Les progrès relationnels arrivent parfois en différé : le conjoint, soulagé de voir ‘‘son’’ alcoolique faire cette démarche, se sent libéré d’un fardeau et décide de prendre le large… C’est pour cela que nous préférons voir les personnes le plus possible en amont du processus, rencontrer les proches, pour les aider à garder tout ce qu’ils ont construit auparavant : couple, famille, emploi… Cela dit, certains n’ont pas besoin de changements importants pour aller mieux, alors que d’autres, avec une composante psychique plus traumatique, vont devoir réaliser un important travail d’élaboration. Ce livre donne sept axes précis, bien que larges, pour progresser dans ce travail qui intervient de façon décisive dans la qualité du résultat à distance… Il aide à changer de culture.

Et, finalement, comment vit-on après l’alcool ?

Il y a souvent un changement de trajectoire significatif, que nous devons accompagner. Le fait est que nous sommes, soignants et praticiens, confrontés à des sujets très inégaux face à la connaissance d’eux-mêmes. Chez certains, qui présentent d’importants troubles cognitifs, elle restera très superficielle. Dans ces cas-là, se reconstruire autour d’une identité d’abstinent est le changement principal à viser, qui permet aussi de retrouver une bonne santé physique. Ces patients doivent développer d’autres activités, plus ou moins proches du soin. Quand on les écoute bien, on remarque que subsistent des lacunes en matière d’élaboration et de discernement. Par exemple, ceux qui présentent des problématiques d’ordre narcissique éprouvent des difficultés à se détacher de leur propre image, et à se connaître vraiment. Une composante dépressive peut se contrôler. Tout le pari du soin est de tenter de s’accrocher à la part structurée du sujet, je pourrais dire « névrotique », celle qui a un rapport convenable à sa propre réalité et à l’environnement, celle qui est capable d’accès à la pensée symbolique. Si un travail de fond s’opère, la personne peut protéger sa vie professionnelle, familiale, et créer des conditions de vie affective plus solides. On observe une ouverture vers l’autre, par exemple avec une implication associative, vers le « semblable-différent », une sensibilité à l’immanence – au « Politique », à l’autre –, voire à la transcendance, qui accueille l’Autre. Les transformations sont assez souvent remarquables. On peut être admiratif face à des patients qui étaient en situation très critique, disqualifiés aux yeux de leurs proches, mais qui redeviennent des éléments centraux dans leurs milieux de vie… Cela dit, les évolutions peuvent parfois demander beaucoup de temps. Elles sont inconstantes, jamais définitivement acquises. Un vrai travail sur soi n’est jamais perdu. Un soignant ne doit donc jamais se décourager.

1. Les groupes de parole en alcoologie (érès, 2012) ; Le cinéma comme langage de soin (érès, 2016)

2.  L’hospitalisation brève en alcoologie (érès, 2013)

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