Entretien avec Michèle Maury


par Audrey Minart
le 21 févr. 2019

“On n’apprend que rarement aux jeunes médecins à prendre soin d’eux.”

    À l’origine psychiatre d’enfants, Michèle Maury a mis en place en 2012,
    au CHU de Montpellier, un projet visant à améliorer le bien-être au travail chez les médecins.
    Dans 
Les médecins ont aussi leurs maux à dire, qui expose notamment le résultat de ces travaux,
    elle insiste sur l’importance des conditions de travail et de l’expression du vécu
    pour exercer au mieux cette profession.

    Propos recueillis par Audrey Minart

 

 

 

Est-il possible d’en savoir un peu plus sur le contexte du projet « Bien-être au travail » (BEAT) que vous avez déployé au CHU de Montpellier ?

Michèle Maury : Ce projet s’est mis en place après le suicide d’un jeune médecin très brillant survenu en 2010, à la suite d’une erreur médicale. Cet événement a été tragiquement ressenti. À cette époque, j’étais déjà intéressée par la souffrance au travail. C’était aussi un moment où je pouvais décider de consacrer la suite de ma carrière à un projet d’intérêt général sur l’établissement. J’ai donc eu l’idée de travailler sur la souffrance chez les médecins dans l’exercice de leur profession, et j’ai réuni une douzaine de collègues sensibilisés à cette question. Nous avons ainsi, collectivement, monté un projet sur le « bien-être au travail », un terme qui a le mérite d’être mieux reçu que celui de « souffrance au travail ». Quand bien même le second est bien évidemment le revers de médaille du premier. Le projet a été validé par les leaders médicaux et administratifs.

Comment a-t-il été accueilli par les médecins eux-mêmes ?

MM : Cela a un peu changé aujourd’hui mais, de fait, ceux qui dirigent les équipes sont encore d’une génération qui est peu familiarisée avec ces notions de bien-être, mal-être au travail. Ils considèrent souvent que cela relève de la vie privée. Ils n’ont reçu aucune formation là-dessus et ignorent totalement l’importance du vécu du métier sur la santé. Notre objectif premier a donc été de sensibiliser progressivement la communauté médicale – 1400 personnes sans compter les internes – à ces questions. Nous sommes ainsi partis, en 2012, à la recherche de ce que nos collègues peuvent vivre et éprouver grâce à 150 entretiens individuels réalisés en face à face.

Que retenez-vous de cette enquête ?

MM : À l’époque, la majorité d’entre eux disaient que la pratique des soins elle-même était source de bien-être mais que l’organisation du travail et les relations avec l’administration étaient les principaux facteurs de mal-être. À partir de là nous avons voulu travailler également avec l’administration, malgré certaines réticences dans le groupe. Au final, des directeurs nous ont rejoints. Nous avons ensuite, sur le même principe, organisé des entretiens avec 25 d’entre eux. Résultat : ce que ceux-ci aimaient le plus, c’était de travailler… avec les médecins. Il y a d’ailleurs un chapitre, dans le livre, consacré au partenariat entre médecins et directeurs.

D’autres actions ?

MM : Oui, et notamment un sondage sur le sentiment de reconnaissance au travail, puis sur les conflits au travail. Cette fois-ci, les médecins se sont davantage plaints non pas de leurs relations avec l’administration, mais de celles entre médecins. Nous avons également organisé, chaque année depuis 2013, une journée d’étude ouverte à tous les médecins. Enfin, après avoir été directement sollicitée par des collègues, j’ai mis en place en 2015 une consultation anonyme et gratuite, ouverte aux médecins souhaitant parler de leurs difficultés.

Comment expliquez-vous que les médecins peinent autant, apparemment, à reconnaître l’existence potentielle d’une souffrance au travail ?

MM : Je pense qu’il y a plusieurs niveaux de facteurs : à une certaine époque, quand on choisissait ce métier, c’était parce qu’on était à l’aise avec une forme d’invulnérabilité, « d’insensibilité » à la souffrance. « Un médecin, ça tient debout… ça ne se plaint pas ». Il y a des caractéristiques personnelles aussi, nées dans l’enfance. Certains d’entre nous avons appris, jeunes, que s’occuper des autres est plus important que de s’occuper de soi. C’est peut-être ce qui nous a fait embrasser une carrière de ce type. Mais il y a aussi un problème de formation sur les risques psychosociaux : nous sommes très en retard en France sur ce point. Un chapitre du livre est d’ailleurs consacré à cet aspect. Et puis il y a les faits : dès les stages
hospitaliers, on n’apprend que rarement aux jeunes médecins à prendre soin d’eux-mêmes, et on risque de ne voir personne le faire. Il y a une confusion, quelque part, entre avoir des états d’âme, un certain degré de mal-être au travail et être incompétent. En France, 80 % des médecins sont leur propre médecin traitant… Je pense qu’il y a là quelque chose de révélateur. Aller demander de l’aide dans ce contexte est encore pour les médecins une forme d’aveu de faiblesse, voire d’incompétence.

Quid de la relation avec les paramédicaux qui, régulièrement, pointent du doigt leurs difficultés relationnelles avec les médecins, et disent souvent ressentir leur mépris ?

MM : Je ne suis pas étonnée. Pour moi, il faudrait tout reprendre du début : reconnaître que nous, médecins, exerçons tous un métier à haut stress qui, s’il n’est pas régulé de manière efficace, peut affecter la santé, les comportements, les relations en équipe et in fine la qualité du travail. Et ce d’autant plus que les conditions d’exercice du métier au quotidien, depuis la loi HPST, la tarification à l’activité ou encore l’informatisation, ont considérablement changé. Ce sont des facteurs qui pèsent lourd. Au stress inhérent au fait de soigner se rajoutent des facteurs de stress organisationnels. Sans oublier les patients plus exigeants et une judiciarisation plus fréquente… L’évolution de la société rend les conditions d’exercice moins confortables, alors qu’avant les médecins étaient en quelque sorte mis sur un piédestal. Au fond, il faut se parler, s’écouter, dialoguer, ce qui n’est pas toujours facile. C’est ce que raconte cette expérience collective relatée dans le livre

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