Entretien avec Alain Eraly


par Marie-Françoise Dubois-Sacrispeyre
le 12 sept. 2019

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Marie-Françoise Dubois-Sacrispeyre : Alain Eraly, professeur à l’université libre de Bruxelles, vous enseignez la sociologie, la communication et la gestion publique. Nous publions en cette rentrée scolaire votre 2e livre sur le thème de l’autorité. Qu’est-ce qui vous motive pour travailler inlassablement sur ce sujet ?

Alain Eraly : Depuis longtemps, je m’intéresse à l’autorité. Dans diverses missions qui m’ont été confiées dans des champs aussi variés que l’université, l’école, l’hôpital, l’administration ou l’associatif, j’ai eu l’occasion de côtoyer des responsables exemplaires et d’autres affligeants, et j’ai moi-même fait l’expérience de la difficulté d’assumer la responsabilité d’un collectif. Comme formateur d’adultes, j’ai passé des centaines d’heures à explorer avec des fonctionnaires, des managers, des responsables d’institutions, des commissaires de police, des directeurs d’école ou des acteurs politiques, les dilemmes moraux auxquels ils étaient confrontés, leurs anxiétés, leurs hésitations, leurs ambivalences. Au fil de nos échanges, j’ai pris conscience de la récurrence des difficultés : le même genre de témoignages revenait encore et toujours, émanant des milieux professionnels les plus divers. À l’évidence, tous ces responsables affrontaient, chacun dans son contexte propre, une seule et même dynamique sociale et culturelle qui les dépassait infiniment. Ce qu’ils exprimaient à leur manière, c’est bien cette crise de la légitimité typique de notre modernité démocratique.

Dans le précédent livre, j’ai montré qu’à la différence du pouvoir coercitif et de la domination, l’autorité se comprend comme la légitimité personnelle qu’un agent retire du fait d’occuper une position d’exception, de jouer un rôle spécifique, d’exercer un pouvoir normatif et d’assumer une responsabilité au nom d’une institution. Dans la foulée, ce deuxième ouvrage porte quant à lui sur la crise de l’autorité dans les sociétés occidentales.

MFDS : Alors que Autorité et légitimité en répondant aux exigences universitaires adopte une forme académique, ce nouveau livre se présent sous la forme d’un essai de société, ancré dans les réalités actuelles. Écrit dans un style fluide, il s’adresse potentiellement à un public élargi car de la famille à la politique, la crise de l’autorité touche à peu près tout le monde et elle a des conséquences sur la vie collective de la société moderne. 

AE : L’autorité, c’est l’incarnation d’une communauté et l’exercice public d’un pouvoir en son nom. Une communauté n’est pas une chose comme un arbre ou une table, elle n’existe qu’en étant symbolisée et mise en récit : l’agent d’autorité est le personnage en lequel se réalise l’unité imaginaire du groupe, il est celui qui peut légitimement dire Nous et qui, en le disant, le fait advenir. C’est très différent de l’exercice d’un pouvoir coercitif. Je me promène dans la rue, un homme me met un pistolet sur la tempe et réclame mon portefeuille : pure coercition. À l’opposé, un arbitre de football siffle un penalty et donne un carton jaune au joueur fautif : autorité. Dans le premier cas, une personne impose à une autre sa volonté dans son intérêt personnel. Dans le second, l’arbitre se porte garant de cette forme de vie particulière qu’est le match de football. Il en va de même d’un juge qui prononce une condamnation ou d’un professeur qui donne une mauvaise note à un élève défaillant. Ces derniers ne poursuivent pas, ce faisant, leur intérêt personnel, ils se bornent à assumer une position d’exception, un rôle et une responsabilité. S’ils n’exerçaient pas ce pouvoir normatif, nous pourrions dire qu’ils n’accomplissent pas leur devoir.  

MFDS : Au sein de la famille comme à l’école, dans la sphère du travail comme en politique, de Nuit debout aux gilets jaunes, les signes de la crise se multiplient. Mais cette crise, d’où vient-elle au juste ? On y fait constamment référence, tantôt pour s’en réjouir, tantôt pour la déplorer. Vous nous proposez ici une  interprétation générale. 

AE : La crise de légitimité dans nos sociétés est extensive, elle frappe les acteurs politiques en particulier, l’autorité en général. L’autorité ne fait plus rêver, elle évoque arbitraire, abus, inégalité, privilèges plutôt que reconnaissance et prestige. C’est au point qu’il devient difficile, dans maints secteurs d’activités, de trouver des volontaires pour occuper les positions vacantes. Partout, les mandataires officiels sont remis en question. Parce qu’à leur position s’attachent des privilèges, nous en déduisons qu’ils agissent dans ce seul but – comme si le pouvoir contenait en lui, irrémédiablement, sa propre finalité. Au contraire, quiconque semble étranger au sérail et se démarque ouvertement des pouvoirs institués jouit d’un supplément automatique de légitimité. Donald Trump n’a pas été élu malgré mais grâce à la résistance de la hiérarchie de son parti, des pouvoirs en place, des grands médias et des universitaires.

MFDS : Crise ou déclin de l’autorité, ce phénomène propre à nos sociétés démocratique est-il  finalement à déplorer ? Ne nous invite-t-il pas à aller de l’avant ?

AE : À certains égards, ce déclin de l’autorité marque sans conteste le progrès des valeurs et des institutions démocratiques, mais à d’autres, il exprime au moins deux contradictions. En même temps qu’elle 

décline, l’autorité se trouve sommée d’endosser des responsabilités grandissantes. Voyez les attentes exorbitantes des citoyens à l’égard des responsables politiques,  des enseignants, de la police... Nous passons notre temps à déprécier et contester ceux-là mêmes que nous investissons de nos espérances les moins vraisemblables.  

Deuxième contradiction : l’autorité incarne le collectif, elle a pour fonction première d’inscrire les échanges dans les contraintes de la vie en société. Privée d’une parole légitime, une institution disparaît corps et bien. Nous aspirons à retrouver du commun, mais nous répugnons à ses incarnations. C’est bel et bien d’une crise qu’il s’agit, et non simplement d’une érosion : il suffit de songer à la montée du populisme dans les démocraties, à l’impuissance des gouvernements face au défi climatique ou encore au mouvement des gilets jaunes en France pour s’en convaincre.

Pour l’essentiel, la crise de l’autorité est une bonne nouvelle, son érosion engage toute notre modernité et rien ne saurait justifier de faire machine arrière. Sauf régression sismique, nous ne reviendrons pas au monarque de droit divin, à l’école-caserne, au mandarin, au directeur infaillible, au pater familias omnipotent, au caporal-chef tracassier, au petit bureaucrate sanglé dans les procédures. Ceux qui rêvent de rétablir l’ancienne autorité ne la supporteraient pas le temps d’une journée. Il reste que cet effacement n’est pas sans conséquence sur nos formes de vie et le devenir de nos sociétés. Aucune société n’est concevable sans des puissances de parole au service du commun. L’enjeu n’est pas d’apprendre à vivre sans autorité, mais d’engendrer des formes d’autorité plus respectueuses des valeurs de notre temps.

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