Rencontre avec Yolande Arnault et Patrick Ben Soussan


par Marie-Françoise Dubois-Sacrispeyre
le 18 janv. 2020

         

 

Vous êtes, respectivement, psychologue clinicienne rédact­rice en chef, et psychiatre, directeur de la publication de la revue Cancer(s)&psy(s) que vous avez créée en 2013 aux éditions érès. Vous définissiez le projet scientifique de la revue dans le numéro 0 ainsi : « Cancer(s)&psy(s) est une revue scientifique européenne de langue française, lieu de débats et de réévaluation de nombreuses questions cliniques et théoriques touchant aux champs croisés des cancers et des sciences humaines. » Alors que le numéro 4 vient de paraître, pouvez-vous nous dire en quoi cette revue vient occuper une place laissée vacante par les nombreuses revues médicales ?

 

Y. Arnault et P. Ben Soussan : La réponse à cette question pourrait prendre la tournure d’une galéjade : Cancer(s)&psy(s) est en effet une vacance, en ce que cette revue affirme son esprit libre, ouvert, sa langue vive et ardente, en un mot, vous l’avez saisi, son engagement, en ces champs métis des cancers et des sciences humaines. Dans la cartographie des revues médicales et biomédicales, Cancer(s)&psy(s) est effectivement un « Oemi » (objet éditorial mal identifié). On s’est même demandé si cela n’allait pas lui nuire. Elle n’est pas une revue de recherche ou d’analyse scientifique, comme certaines revues plus spécialisées, elle n’est pas un journal professionnel, corporatiste. Mais elle est quand même un peu tout cela « en même temps » : elle est une revue très spécialisée, qui choisit et publie des articles de recherche pertinents et de qualité, soutient le développement professionnel continu, met des enjeux à l’ordre du jour, s’est dotée d’un comité de lecture avec révision par des pairs... La particularité de Cancer(s)&psy(s), hors sa totale indépendance, son absence de liens avec les laboratoires pharmaceutiques ou d’autres sponsors industriels, est plutôt à rechercher dans ce que Roland Gori nommait « le reste » de la médecine, soit la prise en compte de l’humanité en l’homme, de sa singularité, de ce que la médecine moderne et technique (et le dire ainsi n’est pas une critique) se voit souvent contrainte de soustraire. Cancer(s)&psy(s) est à cette place, qui affirme que le malade n’est pas que sa maladie, pour plagier Canguilhem, qu’il n’est pas que ce corps objectivé, objet de la médecine, mais qu’il reste et demeure un sujet, un sujet désirant jusqu’à la mort, un sujet parlant, rêvant, souffrant, un sujet implanté dans un milieu culturel, civilisationnel, politique, économique et social.

Mais cette question de la place de Cancer(s)&psy(s) parmi les revues médicales aurait pu aussi être dialectisée différemment, dans le style : « Pouvez-vous nous dire en quoi cette revue vient occuper une place laissée vacante par les nombreuses revues de sciences humaines et sociales ? » Et cette interrogation aussi nous intéresse. Car Cancer(s)&psy(s), dans la cartographie des revues SHS, est autant un « Oemi » !

 

MFDS : Ni revue médicale, ni revue shs, quel est donc le périmètre éditorial de cette revue ?

 

YA & PBS : En fait, Cancer(s)&psy(s) se propose d’explorer un espace étendu ou plutôt les régions surpeuplées, les confins, les zones périphériques, les espaces désertés et les frontières de cet espace de rencontre entre vie psychique et maladie cancéreuse. L’approche de la revue n’est ni disciplinaire ni instrumentale, son objet est de réinvestir les approches et les analyses interdisciplinaires des relations des malades à leur maladie, des soignants à leurs patients, des institutions à leurs systèmes de soins, des dispositifs et des pratiques à leurs rôles et fonctions. À chaque numéro, la revue explore un thème particulier qu’elle décrypte à plusieurs voix ou regards, relativisant et éclairant sous de multiples angles, médicaux, psychologiques, mais aussi philosophiques, anthropologiques, littéraires, sociologiques... le sujet défini. Des rubriques poursuivent l’hybridation des lectures plurielles de cette maladie si emblématique et métaphorique qu’est le cancer.

 

MFDS : À qui s’adresse donc Cancer(s)& psy(s) ?

 

YA & PBS : La revue s’adresse à des professionnels et des institutions dans le champ spécifique de la maladie cancéreuse. Mais s’affirmant comme lieu d’échanges, de débats et de réflexions, elle s’adresse tout autant aux acteurs des sciences humaines, psychologues, psychiatres, psychanalystes, philosophes, sociologues, anthropologues qu’aux médecins et encore aux patient.e.s qui chacun.e.s, de leur place, peuvent trouver en ses pages matière à penser et à faire.

 

MFDS : Comment déterminez-vous les thèmes des dossiers de la revue : L’allogreffe (n° 0), Le soin, un récit ? (n° 1), Les soins complémentaires en oncologie (n° 2), Diversité des pratiques psychologiques en Europe en greffe allogénique (n° 3), La place du sujet dans les pratiques soignantes contemporaines – Welcome to the century of the patient (n° 4) ?

 

YA & PBS : Les thèmes des dossiers thématiques de la revue sont directement issus des préoccupations et des pratiques des intervenants en ce champ. Le numéro zéro consacré à l’allogreffe a porté témoignage des échanges qui ont eu lieu lors de plusieurs journées des psychologues, psychiatres et psychanalystes, exerçant dans le champ très spécifique de la greffe allogénique, que nous avions organisées à Marseille, à l’Institut Paoli-Calmettes, qui est notre lieu d’exercice quotidien. Le troisième numéro a inauguré la formule internationale de la revue, avec sa diffusion en anglais sur la plateforme Cairn international (https://www.cairn-int.info/journal-cancers-et-psys.htm) en ouvrant ces questions soulevées par la greffe allogénique en Europe. La question de la narrativité, de ce qui fait sens et histoire pour le malade, a été travaillée dans le premier numéro de la revue. Nous nous sommes questionnés, pour le numéro 2, sur ce qui, à partir des soins complémentaires (dont l’ostéopathie, l’hypnose, l’homéopathie, la sophrologie, la méditation, l’activité physique...), au-delà de la prise en charge par la parole et le récit, faisait recours et soutien pour les malades dans leurs parcours de soins. La question enfin du patient, qui aujourd’hui est qualifié d’expert, de témoin, de collaborateur du système de soins, a été traitée dans le numéro 4 de la revue : quelle place donne-t-on au sujet dans les pratiques soignantes contemporaines ?

 

MFDS : En dehors des dossiers thématiques, vous avez défini des rubriques transversales, quelles sont-elles ?

 

YA & PBS : Oui, nous tenions beaucoup à ce rythme entre dossier et rubriques. Là encore, la vacance convoquée plus haut est à l’œuvre. Six rubriques – Éthique&Cancer(s), Le cancer à bras-le-corps, Culture(s)&cancer(s), témoignage(s), Tableau, Actualité(s) – accueillent des textes de longueur variable et d’intentions spécifiques. Hors les articles consacrés au thème de chaque dossier, nous avons laissé aussi une place totalement libre à un « Hors dossier » qui rend compte d’enquêtes et d’analyses originales aussi bien dans leur traitement que leurs perspectives théoriques : nous avons pu ainsi accueillir une interview du grand cinéaste américain Frederick Wiseman, à partir de son documentaire « Near death ». De même, dans « L’hommage », nous avons souhaité porter révérence au travail ou aux écrits d’auteur.e.s, qui, d’Emile Raimbault à Joyce Mac Dougall, d’Annie Hubert à Jimmie Holland, ont témoigné d’une réflexion passionnante et appuyée sur la question de la maladie.

 

MFDS : Quel sera le thème du numéro 5 à paraître en 2020 ? Y aura-t-il, comme dans le passé, des événements – journées d’études, formations… – prévus autour de ce numéro ?

 

YA & PBS : Le numéro 5 de la revue sera titré « Guérit-on du cancer ? ». Il ne sera pas question d’y aborder les statistiques de survie de tel ou tel cancer, ni même leurs traitements conventionnels ou alternatifs mais de s’interroger sur ce qui fait guérison pour un malade, un soignant, une institution de soins, une société. La maladie cancéreuse nous somme de ne jamais oublier la dimension du corps réel du patient et celle de ses enjeux vitaux. Quand donc le malade se considère-t-il guéri de son cancer ? Quelles cicatrices garde-t-il de cette expérience singulière ? Oublie-t-on qu’on a été malade un jour du cancer ? Et qu’en est-il de ce désir des soignants (qu’il soit ténu ou grandiose) de guérison à l’endroit des patients ? Voici quelques-unes des questions que travailleront les auteurs sollicités pour ce numéro de la revue. Et dont ils discuteront lors d’une journée d’études qui sera programmée en fin d’année 2020, à Marseille.

 

Et aussi : consulter les ouvrages parus dans la collection de livres "Cancer(s) & Psy(s) dirigée par Patrick Ben Soussan

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